CODOR, L’HOMME VERT

Pentecôte 2026
Enquête de terrain d’ORMA (Roumanie)

La coutume des jeunes hommes vêtus d’écorce de merisier (Goțoii) et de feuillage (Păpălugăra), la veille et le jour de la Pentecôte célébrée selon le rite byzantin, atteste la survivance, dans le village de Codor, d’une variante archaïque de la tradition européenne des Hommes verts. La nuit qui précède le rituel, les jeunes hommes se rassemblent dans une clairière à la lisière du village, où ils veillent ensemble autour d’un feu, partageant nourriture, boisson et musique, pour se préparer au cortège cérémoniel des masques verts. Vêtus d’écorce de merisier et accompagnés d’un nombre variable de « soldats », ou entièrement couverts de feuilles, ils parcourent tout le village, selon le schéma caractéristique des visites rituelles traditionnelles du printemps.

Les jeunes filles sont traditionnellement exclues de cette retraite en forêt. La coutume est exclusivement masculine et relève des rites de passage : elle constitue l’une des étapes de l’initiation des adolescents à la compagnie des jeunes du village.

À la tombée de la nuit d’été, les jeunes hommes rejoignent la clairière désignée, toujours la même d’une année à l’autre, aujourd’hui en voiture, et se réunissent autour d’un feu de joie avec de quoi manger, boire et écouter de la musique. Autrefois, la musique était jouée sur place ou diffusée par une radio ou un magnétophone à cassettes ; aujourd’hui, elle provient le plus souvent de listes de lecture diffusées depuis des téléphones portables reliés à des enceintes. Un élément essentiel de la veillée est de rester éveillé toute la nuit. Jadis, celui qui s’endormait était puni : on lui attachait les pieds et on le frappait sur la plante des pieds. En 2026, toutefois, un orage torrentiel a obligé les dix participants à s’entasser dans la cabine du tracteur qui les avait conduits, avec leur remorque, jusqu’à la clairière.

À l’aube, le groupe part en tracteur chercher de l’écorce de merisier à quelque distance du campement. De grandes plaques d’écorce sont découpées et façonnées en casques, ceintures, protège-poignets et jambières, tandis que les plus jeunes ramassent des branches et du feuillage pour le masque vert de feuilles. Bien que l’on ait récolté assez de feuilles pour préparer plusieurs figures de Păpălugăra, un seul personnage feuillu a finalement été assemblé. L’habillage de cette figure est assuré par des hommes mariés, de la génération des pères des jeunes gens. La préparation des costumes occupe toute la matinée.

Vers 14 heures, le cortège se met en route vers le village. La première halte se fait au ruisseau qui traverse Codor sur toute sa longueur, où les participants s’immergent entièrement dans l’eau. Dans la première maison qu’ils visitent, ils trempent de nouveau soigneusement leurs casques d’écorce. Le geste a une double fonction : il les prépare aux aspersions d’eau qui accompagnent le cortège et il empêche les costumes d’écorce de sécher et de devenir cassants, de sorte que la tenue végétale reste souple pendant toute la chaleur de l’après-midi de Pentecôte.

Le cortège avance ensuite dans le village en respectant scrupuleusement les usages locaux. Les masques n’entrent que dans les maisons où ils sont attendus et n’aspergent d’eau que là où ils savent que leur geste sera bien accueilli. Autrefois, pourtant, ce comportement faisait partie d’une compréhension rituelle partagée, et personne n’était censé s’en offusquer, aussi trempé fût-il. Dans chaque maison, ils reçoivent les dons d’usage, de l’argent et à boire, et aux haltes prévues on leur sert aussi des plats fraîchement préparés.

Une fois le tour du village achevé, les jeunes hommes se réunissent pour une dernière série de photographies, d’abord avec leurs masques, puis sans. Ils comptent et partagent soigneusement l’argent recueilli pendant le cortège, distribuent les casques d’écorce aux enfants du village et se retirent enfin pour continuer à fêter ensemble le reste de la journée.

En 2026, la coutume a eu lieu à la Pentecôte selon le calendrier julien, le 31 mai 2026. L’enquête de terrain a été menée par Ileana Benga et Bogdan Neagota.

La coutume de Codor avait déjà été documentée lors des expéditions de terrain d’ORMA en 2005 (par la même équipe de recherche), en 2009 (Bogdan Neagota, Ileana Benga et Georgian Sas) et en 2025 (Bogdan Neagota).