ÉCOLE D’ÉTÉ DES ALPES ALBANAISES III
Cartographier le paysage culturel des établissements des Alpes albanaises

Du 3 au 9 juillet 2026
Parc national des « Alpes albanaises »
Kelmend, Albanie

Un événement organisé par GO2, dans le cadre du projet Réseau Tramontana.

C’est une grande chance pour les chercheurs, mais aussi pour les visiteurs de passage, que les villages des Alpes albanaises, bien qu’ils comptent parmi les établissements les plus anciens, continuent de survivre dans le nouveau millénaire. La plupart de leurs habitants sont partis en regardant encore en arrière : vers les tombes de leurs ancêtres et les rêves de l’enfance, des rêves qui parfois s’effacent et parfois se déplacent, parce que les uns et les autres sont liés par un élément irremplaçable : la terre.

En montagne, la terre ne suffit pas pour vivre ni, parfois, pour les tombes. Sa rareté dans les montagnes du Kelmend peut être tenue pour l’une des principales raisons du départ des habitants au fil des siècles.

Trois des quatre villages qui, selon la légende, ont fondé le Kelmend, Selca, Vukli et Nikçi, se sont développés en essaimant vers de nouveaux établissements, faute de terre. Selcë s’est étendu aux Gropat e Selcës et à Vermosh, Vukël à Lëpushë, et Nikç à Brojë et à Budaç. Des observations archéologiques menées ces deux ou trois dernières années suggèrent qu’il faut chercher les traces d’établissements plus anciens de Pshtan à Grabom, à Kozhnje et ailleurs : sur des terrasses abîmées par l’érosion, dans des grottes et des abris sous roche le long du Cem, et sur les versants escarpés. Faute d’être documentés, ces établissements risquent aujourd’hui de disparaître jusque des récits oraux, seule trace qui nourrit encore la fierté légendaire du Kelmend, que ses habitants ont emportée partout où ils sont allés : qu’ils soient descendus au sud vers Nënshkodër et les rives du Mat, ou qu’ils aient gagné plus au nord le Kosovo, jusqu’aux frontières de la Hongrie.

Bien des raisons expliquent que les siècles du Moyen Âge aient effacé les traces des premiers établissements, et nul ne peut en faire le reproche aux gens du Kelmend. En revanche, chacun pourrait en vouloir aux chercheurs albanais s’ils laissaient l’époque moderne recouvrir les établissements de montagne d’aujourd’hui.

C’est pourquoi GO2Albania a engagé il y a plusieurs années un processus de documentation détaillée de ces établissements, à travers des programmes de recherche pluridisciplinaires. Dans le nouveau millénaire, les premiers projets de documentation ont été menés dans les vallées de Shala et de Valbona, puis plus récemment dans le Kelmend. La première documentation détaillée d’un établissement entier a toutefois été réalisée à Nikç l’an dernier, lors de la deuxième École d’été des Alpes albanaises.

Parce que Nikç est très petit et se trouve sur un terrain accidenté et rocheux, il n’a pas pu s’étendre à l’intérieur de ses propres limites. Certaines familles sont donc parties peu à peu et ont fondé un nouvel établissement, Broja, puis plus tard un autre, Budaç. Nikç s’étend aujourd’hui sur trois établissements qui, symboliquement, représentent trois générations : la « mère », la « fille » et la « petite-fille ».
C’est pour cette raison que l’École d’été des Alpes albanaises III s’est donné pour but de documenter Budaç, le plus jeune établissement issu de Nikç. L’École s’est tenue du vendredi 3 au jeudi 9 juillet 2026, avec la participation d’étudiants en architecture et en urbanisme de plusieurs universités d’Albanie et du Kosovo, aux côtés d’experts de différents domaines.

L’École d’été III remonte plus au nord :

Répartie entre deux lieux, Budaç pour le camp de terrain et Lëpushë pour le camp de base et le laboratoire, l’École s’est ouverte par une série de conférences le premier jour. Les intervenants invités sur le Parc national des « Alpes albanaises » étaient Agim Dardha, directeur de l’Administration régionale des aires protégées de Shkodër (RAPA), et Tonin Macaj, chef du secteur de la gestion à la RAPA de Shkodër. La conférence sur le paysage culturel a été donnée par Eltjana Shkreli, doctorante à l’Université de Gênes, en Italie, tandis que l’architecte Liridona Ura a guidé en détail les participants dans les pratiques de documentation du paysage culturel d’un établissement.

Selon la méthodologie mise au point par GO2Albania pour chaque étape de travail et chaque pratique de documentation, les participants ont été répartis en deux groupes pendant le travail de terrain. La zone d’étude couvrait environ 40 hectares de part et d’autre du ruisseau de Budaç, où l’établissement du même nom s’est formé à partir du milieu du siècle dernier. Sur deux ou trois tronçons, la vallée du ruisseau forme une plaine relativement plane, façonnée par l’érosion, par les matériaux déposés par le ruisseau et, bien sûr, par le travail humain. C’est aussi le travail des habitants qui a créé les terrasses abruptes des versants. Autrefois plantées surtout de pommes de terre, elles ne servent plus que de pâturage aux petits troupeaux des rares maisons encore habitées toute l’année.

Comme à Nikç un an plus tôt, la documentation du paysage culturel de Budaç a porté sur toutes les constructions, quelle que soit leur fonction, d’habitation ou de service, ainsi que sur des éléments complémentaires tels que les clôtures, les murs en pierre sèche, les terres cultivées, les cultures, les plantes et les arbres.
Budaç est l’un des plus beaux établissements du Kelmend, avec un paysage culturel d’une richesse exceptionnelle dont les strates remontent au début du siècle dernier et deviennent de plus en plus visibles au cours des 60 à 70 dernières années. Parce que l’on est venu ici chercher de la terre, ce sont les parcelles qui dominent le paysage de Budaç. Elles ont donc été documentées en même temps que les pratiques agricoles appliquées par les habitants tout au long du siècle dernier.

La documentation a recensé une centaine de constructions et des centaines d’éléments du paysage culturel, parmi lesquels des ponts, des bunkers, des cabanes, des fontaines, des meules de foin et d’autres encore, ainsi qu’un nombre bien plus grand de clôtures réalisées avec toute une gamme de matériaux et de techniques, traditionnels et modernes. Le travail de documentation sur le terrain comprend l’observation, la photographie, les relevés, le dessin, la cartographie et, surtout, les conversations avec les habitants.

Malgré le moment historique présent, marqué par un manque d’information sur les conséquences possibles des lois les plus récentes adoptées par le gouvernement, ce qui crée naturellement de l’incertitude et de la méfiance, la plupart des habitants de Budaç ont bien accueilli les groupes de l’École d’été pendant leur travail de terrain. Ils ont donné des informations importantes sur le moment où leurs ancêtres se sont installés là, sur le développement de l’établissement et sur les pratiques de la vie quotidienne.

Deda, Lushi, Filja, Doda, Petriti, Zefi, Rroku et d’autres ont partagé avec les participants l’histoire de leur vie et celle de leur famille, des vies souvent difficiles à vivre et, de ce fait, plus difficiles encore à raconter. Recueillis et documentés à l’aide d’équipements numériques et de carnets de terrain, ces récits étaient traités chaque après-midi, pendant la seconde partie de la journée, dans ce que l’on a appelé le laboratoire de l’École d’été.

Les données saisies dans les différents formats des logiciels de documentation spécialisés continueront d’être organisées, sur une longue période, en dossiers et sous-dossiers distincts. Elles rejoindront les archives et la base de données fondée sur un système d’information géographique (SIG) déjà constituées par GO2Albania pour les trois plus grandes vallées des Alpes albanaises : Valbona, Shala et Cem.

La tribu du Kelmend, qui vit dans la vallée du Cem, a fait l’objet jusqu’ici de la documentation la plus détaillée du patrimoine culturel matériel et immatériel entreprise par GO2Albania. Cette documentation est un processus que l’on ne peut clore à aucun moment précis.

Elle se poursuit donc depuis au moins cinq ans et englobe non seulement les environnements bâtis et naturels, mais aussi un riche ensemble d’histoires orales, d’entretiens semi-directifs et de données démographiques de différentes périodes du XXe siècle, étayé par une large série de récits à la première personne sur les origines de dizaines de familles de la région. Conservé sous forme numérique et physique, cet ensemble permettra aux générations futures de comprendre le Kelmend en profondeur, ses origines et les différentes étapes de son développement historique.

En stimulant un développement rapide par des politiques conçues dans les bureaux climatisés et bétonnés de Tirana, les mesures adoptées ces dernières années risquent d’appauvrir encore ce paysage culturel en effaçant les traces des ancêtres. Quiconque a appris à lire les cartes anciennes comprend aussitôt combien de tombes et de cimetières, de puits, de fontaines et d’autres lieux de mémoire collective ont été recouverts par des maisons, des routes, des immeubles et des quartiers entiers dans les villes et les villages, et cela défait l’histoire.

Pourtant, si modestes qu’ils paraissent, ces paysages ont été créés au fil des siècles par l’interaction durable des montagnards avec leur environnement. Ils n’ont jamais pris aux ressources naturelles plus qu’il ne leur fallait pour une vie simple. Cette interaction est faite de dizaines de pratiques quotidiennes liées à la terre, à la forêt, à l’eau, aux pâturages, au bétail, à la maison, au ciel, à la neige, à la pluie et au vent, mais aussi aux créations de la riche imagination humaine : les fées des montagnes, les esprits gardiens, le serpent, l’ombre…

Au-delà de son apparence idyllique, le paysage porte donc en lui l’esprit des gens qui l’ont créé.

Les expériences des participants :

Les écoles et les camps d’été offrent aux jeunes professionnels une excellente occasion d’apprendre de manière informelle ces dimensions pratiques que, par bonheur, le système éducatif n’a pas réussi à formaliser de façon rigide ni à intégrer dans les programmes universitaires. C’est pourquoi les participants, étudiants comme jeunes professionnels, répondent en grand nombre à ces appels.

Comme plusieurs d’entre eux l’ont écrit après cette École d’été, ils viennent précisément pour acquérir une expérience professionnelle, mais aussi pour se confronter à des lieux et à des réalités nouvelles, y compris à d’autres modes de vie. Or leurs rencontres avec la nature, les gens et le travail de terrain sont si fortes qu’ils peuvent éprouver « un choc culturel ».

« La façon dont les gens parlent, dont ils vivent et perçoivent la vie, les épreuves et la découverte de la paix à travers le sacrifice, la courtoisie et toute cette beauté naturelle, c’est précisément ici que je les ai trouvées », écrit Anisa, l’une des participantes de la troisième édition.

Velisa écrit avoir rencontré « …au moins sept personnages nouveaux et inspirants, sans même parler de la gentillesse et de l’hospitalité de la famille chez qui j’ai logé, et de tous les villageois qui nous ont permis d’entrevoir leur vie quotidienne. La zone d’étude, Budaç, doit être un lieu béni ; c’est une chance qu’il reste habité. »

Pour Flaviana, l’expérience « a compris un progrès professionnel, mais aussi l’intégration sociale et la nature magnifique des Alpes », tandis que Viola écrit que « l’immense travail que vous avez entrepris garantit que ce mode de vie restera tangible et compréhensible pour les générations futures ».

Comme à beaucoup d’autres participants, GO2Albania a donné à Shkurte la possibilité de voir, de vivre et d’apprendre dans la réalité « tout ce qu’elle avait appris à l’université » sur le patrimoine culturel.

L’engagement de GO2Albania dans la documentation du patrimoine
Il s’agissait de la troisième École d’été des Alpes albanaises organisée par GO2Albania. La première s’est tenue à Lëpushë, dans le Kelmend, du 23 au 28 juillet 2023. La deuxième, du 11 au 21 juillet 2025, visait à cartographier le paysage culturel d’un établissement alpin, le village de Nikç, dans le Kelmend, l’un des mieux préservés de la région. Ce sont, à ce jour, les trois éditions de l’École d’été des Alpes albanaises organisées par GO2Albania.

Depuis 2017, toutefois, GO2 a organisé plusieurs écoles d’été dans les Alpes albanaises en partenariat avec diverses agences et organisations internationales et régionales.

En mai 2017, la GIZ et l’Agence nationale des aires protégées, en coopération avec l’Université de Kassel, en Allemagne, GO2Albania et l’Université polytechnique de Tirana, ont organisé une école d’été à Theth pour faire découvrir aux participants le patrimoine bâti du village. Un an plus tard, le 2 novembre 2018, GO2Albania a doté le Centre des visiteurs de Theth d’une information détaillée sur le patrimoine naturel et culturel de la zone et en a achevé l’aménagement intérieur.

En 2021, Cultural Heritage without Borders Kosovo, en coopération avec GO2, a organisé une école d’été dans la vallée de Valbona pour inventorier ses maisons-tours traditionnelles. Un an plus tard, en 2022, Cultural Heritage without Borders Albania et GO2 ont organisé le 49e Camp régional de restauration à Lëpushë, dans le Kelmend, consacré à la documentation numérique de l’architecture locale. En 2024, le Goethe-Institut de Tirana, en coopération avec GO2, a organisé un camp environnemental à Lëpushë, dans le Kelmend, pour faire découvrir aux participants des éléments des paysages culturels et naturels des Alpes.

Budaç de Nikç :

Budaç est l’un des établissements les plus récents du Kelmend. Jusqu’au début du XXe siècle, ses pâturages servaient en été aux troupeaux de chèvres et de moutons des familles de Nikç et de Brojë. Seules les familles de ces deux villages détenaient des parts de cet alpage, car chacun des anciens établissements du Kelmend avait, et dans certains cas a encore, ses propres pâturages de haute montagne. Lëpushë a ainsi été peuplé par des familles venues de Vukël, et Vermosh par des familles originaires du village de Selcë.

Dans ses notes, Franz Nopcsa décrivait Budaç, à l’automne 1907, comme l’un des établissements de montagne les plus sûrs, les plus civilisés et les plus propres des Alpes albanaises de l’époque. Un peu plus d’une décennie plus tard, les premières familles décidèrent de rester à Budaç même pendant les rudes hivers, et ses deux premières vraies maisons datent de la période de la Seconde Guerre mondiale. En 1947, on ne recensait donc à Budaç que deux maisons et onze habitants au total.

Les habitants les plus âgés se souviennent que, jusqu’aux années 1960, il n’y avait qu’une seule kullë traditionnelle à deux niveaux, avec des murs de pierre et un toit couvert de planches de pin. Les autres habitations avaient été construites à la manière des cabanes saisonnières de bergers, souvent adossées à la montagne ou en partie encastrées dans le versant : de petites maisons basses, de plain-pied, avec une façade avant en bois, des murs en pierre sèche sur les trois autres côtés, de petites fenêtres et un toit couvert de bois de pin.

Il ne subsiste aujourd’hui que deux ou trois bâtiments de cette époque. Ils se distinguent par les proportions de leur emprise au sol, avec des rapports allant de 1:4 à 1:3. La plupart des autres constructions et interventions sur le territoire qui ont façonné la physionomie de l’établissement actuel ont été réalisées entre 1960 et 1990, tandis que les changements des dernières décennies ont été plus limités.

En 1970, deux ans après l’ouverture de la route carrossable, Budaç est devenu le centre d’un secteur d’exploitation forestière en raison de ses forêts séculaires de sapins et de hêtres. Cela a entraîné l’abattage massif de vieux bois, mais a en même temps élevé le niveau de vie des habitants. Presque chaque famille comptait un membre employé par l’entreprise d’État, où les salaires étaient plusieurs fois supérieurs à ceux du reste de la population, les agriculteurs et éleveurs de la coopérative agricole.

Au plus fort de son développement, à cette époque, Budaç comptait une quinzaine de maisons, une école primaire, un moulin, une scierie hydraulique, une laiterie pour la transformation du lait, plusieurs étables et d’autres équipements.

Après le changement de régime politique en Albanie, le village a commencé à se vider. Depuis une dizaine d’années, cependant, plusieurs familles tentent de se tourner vers le tourisme en plus de l’élevage et de l’agriculture. Bien que l’on compte aujourd’hui vingt maisons, certaines sont abandonnées ou ne sont occupées qu’en été, car le nombre de personnes qui y vivent toute l’année est inférieur au nombre de maisons.

Tous les habitants de Budaç appartiennent à trois fratries, bien qu’ils portent des noms de famille différents : Hasaj (Dukaj), Turkaj et Naçaj (Neçaj, Nekaj).

L’établissement s’étend sur les deux rives du ruisseau de Lëpushë, qui fait partie de la rivière Vermosh, la seule rivière d’Albanie dont on dit qu’elle coule « à l’envers », d’ouest en est, et celle qui rattache l’Albanie au bassin du grand Danube.

Dans la zone habitée, le lit du ruisseau de Lëpushë commence à 1 255 m d’altitude et descend d’environ 50 m vers l’aval, tandis que les maisons s’élèvent jusqu’à 1 360 m. Le ruisseau de Haramia et la Shutica e Grebenit sont les deux plus grands cours d’eau qui descendent sur la rive gauche de Budaç. Sur la droite, deux bras du ruisseau de Trojan, puis le ruisseau de Kacelaj, le ruisseau de Caca et d’autres.

Orientée du sud au nord, la vallée de Budaç mesure environ 5,5 km de long, mais l’établissement se concentre sur ses deux premiers kilomètres. Dans cette partie habitée, le fond de la vallée a entre 100 et 300 m de large. Plus au nord, dans la gorge au pied des falaises de Perluga, il se resserre à vingt-cinq mètres seulement.

L’établissement compte sept petits ponts menant aux chemins privés des habitants, ainsi que deux ponts en béton plus grands sur la route qui traverse Budaç et relie Qafë Predelec à Vermosh.

Sur le plan administratif, Budaç est l’un des trois quartiers du village de Lëpushë, avec les Gropat e Selcës et Lëpushë proprement dit.

Note finale :

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L’École d’été des Alpes albanaises III a été organisée en coopération avec l’Administration des aires protégées de Shkodër et le Réseau Tramontana, avec le soutien financier du Prespa Ohrid Nature Trust (PONT) et de l’Union européenne à travers le programme Europe Créative. Le contenu et les opinions exprimés dans cet article relèvent de la responsabilité de leurs auteurs et ne représentent pas nécessairement la position des bailleurs.